Chevalières de la table ronde

Source photo : Page facebook de Julia Scavo

Le blog de WomenDoWine est aussi un endroit où nos membres peuvent raconter leurs expériences. Nous publions aujourd’hui ce compte rendu d’une table ronde à laquelle a assisté une de nos membres, Alison.

 

« Si ça tombe dans les clichés, je me barre »

Il y a trois semaines, mon professeur d’œnologie a déposé un prospectus sur ma table en classe. On y faisait la promotion d’une table ronde organisée par le lycée viticole de Mâcon-Davayé au sujet des Femmes et du Vin. Son thème exact : « Les métiers de la vigne et du vin : des métiers pour les femmes ? ». Le simple fait de poser la question m’a d’abord légèrement irrité mais j’ai mis ça sur le compte de l’interrogation propre à toute table ronde.

Dans le cadre de notre BTS Viticulture-Œnologie pour adultes, mes camarades (de 25 à 52 ans) et moi y étions conviés. Ils n’étaient franchement pas très enthousiastes. Parce que 70% sont des garçons ? L’un d’eux s’est expliqué : « si ça tombe dans les clichés, je me barre ». J’ai tenté d’argumenter. Parler des femmes entre femmes sans hommes c’est comme pisser dans un violon. Aucun ne sait que j’ai rejoint l’association #WomenDoWine. Ils se sont résolus à y aller. Pour voir.

Pour moi, cet événement m’offrait une double opportunité :

  • Observer la façon dont était traité au sein d’un établissement agricole le sujet des Femmes dans les métiers du Vin, sujet qui me tient particulièrement à cœur et le partager avec vous mes chères #WomenDoWine
  • Rencontrer de grandes professionnelles du monde du vin qui « ont les mains dedans ». Aussi bien en production (chef de culture, viticultrice, œnologue) qu’en restauration (sommelière). Écouter leurs témoignages et me reconnaître (ou non) dans leurs opinions et leurs expériences

Comment faire progresser l’égalité des femmes au quotidien ?

Jeudi 21 décembre 2017. 9h du matin, salle Jules Chauvet. C’est un événement assez exceptionnel pour ce lycée viticole tranquille car il s’inscrit dans le Tour de France de l’Egalité lancée en octobre 2017 par Marlène Schiappa et Stéphane Travert, ils devaient être présents mais ils sont retenus par la clôture des Etats Généraux de l’Alimentation. Dommage. Deux lycées viticoles (Davayé et Bel-Air) et un centre de formation pour adultes (le mien) sont présents. Des représentants politiques et la petite gazette locale aussi.

Michèle VIANES de l’Association Regards de Femmes assure l’introduction et l’animation du débat. Elle débute par des éléments de contexte. Le féminisme peut être porté par des hommes et des femmes. Il y a des machistes parmi les femmes et les hommes. Les femmes ne sont pas complémentaires ou dépendantes des hommes mais les deux sont autonomes. Dans un métier, c’est pareil. On choisit son métier en fonction de ses goûts et de ses aptitudes, pas forcément parce qu’on est un homme ou une femme.

D’accord mais comment faire progresser l’égalité des femmes au quotidien ? Tout d’abord, en disant à quel point elles sont essentielles dans l’Agriculture. Elle brandit alors un Rapport de 2017 (jamais entendu parler) : « Femmes et agriculture : pour l’égalité des territoires » et cite quelques chiffres :

  • 1/4 des chefs d’exploitation sont des femmes ;
  • 9 conjoints collaborateurs sur 10 sont des femmes ;
  • 32 500 femmes exercent une activité agricole : 15 500 en tant que chef, 10 000 en tant que conjoint collaborateur, 7 000 en salarié;
  • en viticulture, 38% des femmes sont dans la partie vinification, 34% dans la fabrication des vins effervescents, 41% dans le commerce de gros des vins et spiritueux.

Dans ce rapport, 40 recommandations sont regroupées dans 5 catégories :

  • 1. Faciliter l’installation des agricultrices : rallonger la dotation aux jeunes agriculteurs après 40 ans car les femmes démarrent et s’installent souvent plus tard. Comptabiliser la ou les grossesses. Développer l’accueil de la petite enfance en milieu rural.
  • 2. Consolider les statuts : plus aucune agricultrice sans statut. Comme dans l’artisanat.
  • 3. Mieux prendre en compte la féminisation des métiers : avancer sur l’ergonomie des outils, des vêtements, favoriser les stages, les lieux d’accueil pour héberger les femmes (internat).
  • 4. Susciter des vocations féminines : mettre en avant des agricultrices, former les équipes d’enseignement.
  • 5. Encourager l’accès des Agricultrices aux responsabilités : à part la Présidente de la FNSEA, aucune femme à responsabilité et médiatisée…

Une fois ce contexte politique posé, trois sujets étaient à l’ordre du jour.

Vins féminins et vins masculins ?

Bien que ce thème soit assez convenu et un peu daté années 80, c’était finalement assez utile d’écouter les arguments avancés par les intervenantes.
Marine FERRAND, fille de Nadine FERRAND, domaine éponyme du Mâconnais, débute la table ronde. Pour elle, un vin féminin est un vin fait par des femmes. Le domaine a choisi pour slogan « Le vin au féminin ». Les clients trouvent d’ailleurs qu’elles font de très bons vins avec une touche féminine. Virginie TAUPENOT, viticultrice et présidente de l’association Femmes et Vins de Bourgogne, (créée en 2000 par 6 femmes de Bourgogne. Aujourd’hui, elles sont 40) n’apprécie pas ce terme de vin de femmes et lui préfère femmes de vin pour dit-elle « ne pas mettre dans des cases ». Sophie CINIER, viticultrice à Fuissé et membre de l’association de renchérir : « Il n’y pas de vin féminin ou de vin masculin. Il y a d’abord un vin et un consommateur. Ce vin lui plait ou pas. Si oui, il y a des appellations dites plus féminines comme Chambolle-Musigny, je défie quiconque de faire une dégustation à l’aveugle de vins : c’est impossible de deviner si c’est un homme ou une femme qui l’a fait. »

Nadine GUBLIN, œnologue du domaine Jacques Prieur à Meursault, première femme désignée « œnologue de l’année », à la fin des années 90 (autant dire que j’étais ravie de découvrir cette femme en vrai !) demande « Un vin élégant serait plus féminin ? Un vin plus tannique plus masculin ? » puis revient sur son parcours. Au démarrage de sa carrière, elle faisait des vins plus structurés, plus boisés, avec plus de texture mais maintenant, ils sont plus fins, plus élégants. Pour elle, les mots féminin et masculin sont bannis de son vocabulaire : « Je ne sais pas ce que c’est. ». « Le vin vient d’un terroir, d’un climat, d’un lieu… Certains terroirs donnent des vins plus fins. On ne parle pas de la personne. » Ce n’est pas un descripteur technique du vin.

 

Préjugés sur la place des femmes dans les métiers du vin

Après un premier sujet assez vite plié, ce second sujet me paraissait plus actuel et nécessaire. La féminisation des métiers de la vigne et du vin étant assez récente, comment se passe leur intégration ?

Julia SCAVO (photo en illustration d’article), sommelière internationale, Master of Port 2017, commence par rappeler quelques fondamentaux historiques car l’Histoire explique beaucoup des préjugés d’aujourd’hui. Pendant très longtemps, le vin était vu comme un produit viril. « Se prendre une cuite, c’était une étape clé de l’adolescence masculine. » Petit à petit, la femme s’est insérée en buvant des vins à bulles, des vins plus légers, avec peu d’alcool. Il y avait donc des vins pour les femmes. Ces clichés ont la vie dure. Lise LACROIX, jeune chef de culture, ancienne élève du lycée, a rencontré des difficultés à ses débuts pour intégrer le milieu de la production. Après la famille dubitative devant son projet, elle a dû faire face à la drague du premier patron, à la jalousie de la femme du vigneron et aux remarques sexistes sur sa force physique « pas assez forte » ou sa communication « tu parles trop ». La difficulté quand on débute dit-elle c’est qu’on n’ose rien dire. Nadine GUBLIN n’a pas connu ces situations. Elle le dit elle-même : elle a eu la chance de faire de bonnes rencontres et de travailler avec des personnes intelligentes qui lui ont fait confiance et lui ont donné de grosses responsabilités. Virginie TAUPENOT partage avec nous son histoire familiale : son père n’avait pas du tout prévu qu’elle reprenne le domaine. Elle note qu’il y a aujourd’hui une évolution positive sur la transmission de l’exploitation familiale aux filles. Des vignerons viennent même la voir pour le lui dire « je n’ai que des filles mais je suis rassuré en vous voyant ». La reprise de l’exploitation familiale est un sujet qui parle beaucoup à Marine FERRAND. Moins de deux heures après le suicide de son père en 2000, sa mère Nadine était contactée par des viticulteurs du coin qui voulaient lui racheter le domaine. Elle a choisi de ne pas vendre et de prendre la direction du domaine.

Nadine GUBLIN et Virginie TAUPENOT interrogent alors Julia SCAVO sur la sommellerie : pourquoi ne propose-t-on que rarement la carte des vins aux femmes ? Comment est le monde de la sommellerie par rapport à la production ? Julia SCAVO, également formatrice, a conscience de ses mauvaises habitudes qu’elle cherche à faire changer en incitant ses étudiants à donner la carte et à faire goûter les femmes. Elle explique qu’elle s’est aujourd’hui éloignée de la restauration car elle ne s’y retrouvait pas : le salaire ne suivait pas son niveau de compétences (un SMIC, pas plus), ce qu’elle regrette. Maman de deux enfants, elle a aussi enduré des remarques assez désobligeantes de la part de clients et notamment une qui l’a terriblement marqué : « Ecoutez Mademoiselle, c’est à cause de femmes comme vous que nos enfants ne sont pas éduqués car vous travaillez le soir ». Enfin, elle déplore le manque de femmes aux concours de sommellerie. Ce sont toujours les mêmes et elles sont très peu nombreuses : la canadienne Véronique Rivest, l’argentine Paz Levinson et elle.

Trouver un emploi dans les métiers du vin quand on est une femme : difficultés et opportunités

Chaque intervenante donne son lot de conseil à l’assemblée.
Pour Lise LACROIX, il faut oser. « Ne vous découragez pas même si on vous dit que ce n’est pas fait pour vous. » Si c’est trop physique, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide. Il y a en plus plein d’outils pour faciliter la vie.
Nadine GUBLIN valorise les candidatures via le site Vitijob et la personnalité du candidat : fille ou garçon, peut importe, il faut l’envie, la passion, la sincérité. Elle encourage les jeunes à aller à l’étranger pour apprendre et découvrir un maximum .
Pour Sophie CINIER, un mot d’ordre : aimez votre métier même s’il y a des jours où ça va moins bien.
Pour Julia SCAVO, c’est difficile mais il faut du travail et de la passion.

 

S’en suit la séance de questions et la première est posée par un jeune homme : “La prochaine fois ne faudrait-il pas se demander pourquoi les hommes n’acceptent pas les femmes ?”

 

Et les représentantes politique de conclure cette matinée :

  • Et pour finir, une citation de Stendhal :
    « L’admission des femmes à l’égalité parfait serait la marque la plus sûre de la civilisation, et elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain. »

 

C’est beau mais place aux actes !

Compte-rendu rédigé par Alison Chauvel, membre de l’association Women do Wine.
Si comme elle vous souhaitez participer à ce blog, voici le mode d’emploi.

2 thoughts on “Chevalières de la table ronde

  • 21 février 2018 at 13 h 57 min
    Permalink

    Merci Alison pour ce compte rendu fidèle sur la table ronde « Les métiers de la vigne et du vin : des métiers pour les femmes ? » proposée par 2 enseignantes du Lycée viticole de Mâcon-Davayé, Sandra et moi-même! Un vrai challenge pour nous et le lycée, un début d’une série que l’on espère durable! Au plaisir de vous croiser et de faire connaissance, un de ces jours, avant les examens finaux en juin.
    Bien cordialement,
    Françoise

    Reply
    • 22 février 2018 at 12 h 56 min
      Permalink

      Merci Françoise et encore bravo pour cette belle initiative ! A bientôt au Lycée viticole !

      Reply

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